lundi 18 mars 2013

Calligraphier le poème IROHA - いろは歌





  Calligraphier le poème Iroha

いろは歌


Le poème Iroha, composé au IXe siècle, est un poème d'apprentissage de la langue japonaise. Il tient lieu de syllabaire. 
 
Le poème énonce les principes de la doctrine bouddhiste extraits d'un Sutra(le Sutra du Nirvana) en utilisant, sans répétition d'aucune syllabe phonique, la totalité des signes phonétiques (Kana) correspondant aux 47 syllabes du dialecte de Kyôto de l'époque.





色は匂へど
散りぬるを

IROHANIHOHEDO / CHIRINURUWO

Les couleurs sont éclatantes
mais elles passent




我世誰ぞ
常ならむ

WAGAYODAREZO / TSUNENARAMU

Dans notre monde personne
n'est permanent





有為の奥山
今日越えて

UINOOKUYAMA / KEFUKOETE

La montagne reculée des illusions
aujourd'hui je dépasserai




浅き夢見し
酔もせず

ASAKIYUMEMISHI / EHIMOSEZU

Je ne ferai plus de rêves superficiels
je ne serai plus ivre




Poème Iroha, いろは歌, Calligraphie Claire Seika


Traduction en prose :

"Même si l'existence des choses paraît tangible, celles-ci sont toutes vouées à disparaître. Dans ce monde, qui pourrait vivre d'une vie éternelle ? Dans les montagnes profondes où est enseignée la vérité bouddhiste selon laquelle toute chose est transitoire, dès maintenant je pénètre. Je ne ferai plus de rêves superficiels. Je ne m'enivrerai plus des séductions de la réalité".









Calligraphie Claire Seika
 




Dojo Oshinkan
1, rue Blaja
31500 Toulouse
 
Contact :
 
oshinkan.toulouse@gmail.com



dimanche 29 janvier 2012

À propos du Kagamibiraki






 À propos du Kagamibiraki

鏡開式について









Au Japon, lors du Nouvel An, les Japonais déposent dans leur maison sur l’autel Shintô ou Bouddhiste ou dans le Tokonoma, 床の間 (petit espace surélevé de style japonais où sont déposées des offrandes ou encore exposés des objets de collection), diverses offrandes dont du sake, 酒, et des mochi (gâteaux faits de pâte de riz cuit à la vapeur et pilé (mortier et pilon), dits pour l’occasion Kagamimochi, 鏡餅, gâteaux en forme de miroir ancien, Kagami, 鏡. Rappelons que le miroir est l’un des symboles par excellence des divinités Shintô, il est alors de forme ronde et est révéré comme un trésor.

Ces offrandes rituelles mises en décoration servent à accueillir, honorer et nourrir le Dieu de l'An, Toshigami, 年神, pendant la période de séclusion qui marque ce moment de fin et de début d'année. Elles sont retirées, généralement le 3, 7 ou 11 janvier. Cette cérémonie, Kagamibiraki, 鏡開き, littéralement, "sortie (de la période) des gâteaux de riz en forme de miroir", marque ainsi les "adieux au Dieu du Nouvel An", Toshigami okuri, 年神送り. À cette occasion, les mochi sont brisés, rompus (du verbe waru, 割る, "casser, briser, fendre", d'où l'autre appellation, moins utilisée, kagamiwari, 鏡割り) en plusieurs morceaux qui sont cuisinés avant d’être partagés par les convives présents.

Cette cérémonie très courante au Japon s’est répandue peu à peu hors des sanctuaires Shintô dans les maisons des familles de la classe guerrière, Buke, 武家, aux époques où cette dernière était florissante. Elle prend place de nos jours dans de nombreux dôjô d’arts martiaux où elle a alors le sens de “premier geste”, “première pratique”, "premier entraînement", Keiko hajime, 稽古始め, de la nouvelle année, par exemple Nukizome, "premier dégainage", 抜き初め, pour la pratique du sabre, Iai, 居合. Ces gestes n'ont un sens que si l'on a conscience que c'est à chaque fois le premier de l'année. Ces gestes initiaux touchent aussi de nombreux domaines d'activités : on dit Kakizome, 書初, pour la calligraphie, Fukizome 吹き初め , pour la flute Shakuhachi, 尺八, ou même Shigoto hajime, 仕事始め, pour la reprise du travail. Par ce fait, la cérémonie de Kagamibiraki signifie la reprise des activités profanes.

Le Dieu de l’An étant une divinité du riz (aliment rituel de la naissance et de la mort), ce repas sacré (partage du gâteau de riz offert au Dieu de l’An) permet la régénération de la communauté (famille, dôjô, société,....). L’absorption des mochi, symboles du Dieu et de la force vitale de la nature, marque le passage d’une année à l’autre, constituant ainsi l’adieu au Dieu de l’An et figurant son départ pour les montagnes dont il descendra, par les cours d’eau, pour insuffler la vie dans les rizières.

Ainsi le Kagamibiraki est une pratique de type rituel, vécue comme représentative du premier geste de l’année ayant un sens particulier important car il est prémonitoire de la pratique à venir : c’est un condensé à forte valeur symbolique et un engagement à tenir ! Au Japon, tous les premiers gestes de l’année, quelles que soient les disciplines ou activités envisagées, sont des gestes ritualisés et ont donc en ce sens une signification plus importante que les gestes répétitifs du quotidien : ce premier geste de l’année correspond à une conception cyclique du temps permettant ainsi de renouveler, de régénérer les gestes quotidiens. Le pratiquant pourra ainsi pendant l’année puiser dans la mémoire de cette cérémonie pour revitaliser sa pratique quotidienne.

C’est aussi la reprise des activités du dôjô, de la vie communautaire des pratiquants, c’est le côté “convivial” (mais avec aussi ses nombreuses obligations) de la cérémonie : reprendre la vie de groupe, chacun ayant une fonction dans un dôjô et devant prendre conscience de sa place comme pratiquant.

C’est l’aspect collectif du Kagamibiraki, ritualisé dans et par la pratique de la calligraphie ou la martiale, ainsi que par le petit discours de présentation de début d’année, etc.... Mais également ritualisé par le partage d’un repas, ou “collation”, après la présentation ou “démonstration technique”, car ce sont les “mochi” mis en décoration dans le Tokonoma (ce qui correspond habituellement dans le dôjô au Kamiza ou Shinden), brisés et mangés par le groupe, qui font la valeur de la cérémonie.

En France nous n’avons pas ces coutumes, mais nous pouvons conserver l’idée de partage d’un repas dans le dôjô après une communion de pratique rituelle. Bien sûr, une partie de cette collation peut être fournie par le dôjô, mais il est essentiel qu’une part soit offerte par les pratiquants : à Oshinkan certains pratiquants apportent tartes salées et sucrées faites maison et quelques boissons. Les pratiquants signifient ainsi qu’ils ne sont pas que des consommateurs de pratique et de nourriture offertes.

On invite à cette cérémonie la famille, les proches, les voisins et gens du quartier qui viennent assister aux “premiers gestes”, à la “première pratique” de l’année à valeur hautement symbolique et participer à la collation. C’est une sorte de petite ”porte ouverte”, mais non ouverte au grand public car cette cérémonie ne constitue en aucun cas une action publicitaire d’envergure. Les personnes invitées sont ainsi soit des personnes liées au dôjô, soit pouvant être intéressées par la vie du dôjô ou assez ouvertes pour pouvoir comprendre le sens de cette cérémonie. En effet la pratique martiale du Kagamibiraki est tout le contraire d’un spectacle ou d’une démonstration publicitaire. Devant des spectateurs favorables et en ayant à l’esprit la longue lignée des anciens et ancêtres auxquels ils sont redevables, les pratiquants, débutants et avancés, s’ingénieront à exprimer calmement et sincèrement leur niveau et la vie de leur dôjô. Toutes les techniques doivent être simples et mettre en évidence les différents aspects de l’enseignement du dôjô. La présentation technique (un échantillon de techniques permettant de mettre du sens dans la “première pratique”) peut aussi se faire par thème, selon les années. Bien sûr, la démonstration technique se prépare, chacun sachant à l’avance ce qu’il va faire, car il faut que les pratiquants soient à l’aise dans ce qu’ils montrent pour pouvoir mettre leur coeur dans la pratique de leur “premier geste” qui exemplifiera, par son sens d’anticipation sur la pratique de l’année, l’enseignement et la vie du dôjô.

Autre rituel lié à cette cérémonie, le “grand nettoyage” (ôsôji), 大掃除, du dôjô : nettoyage complet de fond en comble de toutes les pièces du dôjô, exécuté quelques jours avant le Nouvel An par tous les membres du dôjô, pratiquants d'arts martiaux et calligraphes. Ce nettoyage rituel participe de la purification du dôjô et doit permettre aux pratiquants de se responsabiliser quant à leur lieu de pratique. C’est un événement rituel important dans la vie du dôjô. De même que la cérémonie de Misogi, 禊, "purification", qui a lieu quelques jours avant Noël au dôjô Oshinkan et marque le début de la période de séclusion : une intense et longue pratique nocturne en extérieur par grand froid clôt le temps profane et annonce le temps rituel conduisant au Nouvel An.

Ces différents rites initiaux ont pour but de favoriser le nouvel équilibre temporel qui se produit au Nouvel An et de compenser le vieillissement dû au changement d'année par une régénération due à l'énergie vitale du renouvellement cyclique du temps.

Texte écrit et publié sur le Blog par Simon Pierre Iwao en janvier 2012.                                             

                       
 

 
Simon Pierre Iwao, Shakuhachi, Kagamibiraki 2012

 
 
 
Oshinkan
 
1, rue Blaja

31500 Toulouse
 
Contact :

oshinkan.toulouse@gmail.com


jeudi 22 octobre 2009

Pratique "Koryu" au dojo d'Aikido d'Asnières/Seine


 


Pratique "Koryu" au dojo d'Aikido d'Asnières/Seine




Pierre Simon Iwao et le dôjô Oshinkan remercient le dôjô d'Aikidô d'Asnières et son enseignant Jean-Marc Chamot pour l'accueil chaleureux qui leur a été réservé ainsi que pour la pratique sérieuse et la curiosité bienveillante des pratiquants. Le but de la soirée était de faire comprendre aux aikidoka présents que si dans les koryû une attention soutenue était apportée au travail technique (gihô, "la loi de la technique", le travail externe), l'essentiel était aussi la chair ou l'âme de ce travail technique, c'est à dire le travail interne (shinpô, 心法, "la loi du coeur"): ce dernier aspect ne pouvant être développé et ne pouvant aboutir qu'après un indispensable entraînement technique intense et rigoureux modelant le corps et le coeur du pratiquant. Donc la pratique des armes classiques japonaises de longueur différente, loin d'être obsolète, peut conduire l’adepte de disciplines martiales modernes à développer un sens intuitif aigu par la compréhension de l’opportunité d’action (suki 隙), de la distance de combat appropriée (maai, 間合), de la vigilance physique et mentale (zanshin, 残心) et du rythme (hyôshi, 拍子) permettant une entrée efficace (irimi, 入身) au moyen d’une attention précise portée au contrôle respiratoire et à la concentration constante portée à l’adversaire.


1- Un grand merci à Jean-Marc Chamot pour son accueil.                      2- le salut

















3-Les aikidoka d'Asnières.  
                                                                                                                 4- Un public très attentif












5- Travail au bokken: go no sen, sen no sen.
                                                                                                                6- kotegatame
                                                                                                               (1- nikkyô, aikidô)












7- kotegatame (2- nikkyô suite).

                                                                                                                 8- kotegatame (3- nikkyô
                                                                                                                 suite)












9- Échange entre deux enseignants amis de longue date.
                                                                                                                 10- Pratique intense











11- explications sur kotegatame (4- version kotegaeshi aikidô).

                                                                                                                 12- katahagaeshi














13- démonstration : Tenshin Bukō-ryū Heihō - 天真武甲流兵法, Tachi awase (naginata versus bokken).

mardi 8 septembre 2009

Isshin-ryu kusarigama-jutsu Namiai Préfecture de Nagano



 

浪合一心流鎖鎌術合宿




Les denshô 伝承, manuscrits traditionnels de transmission, font remonter la création de cette tradition au moine zen Nen Ami Jion 念阿弥慈恩, fondateur de Nen-ryû kenjutsu. De son nom laïc, Yoshimoto, il naquit en 1350 dans la ville de Sôma, province de Ôshû (au sud du département de Fukushima). A l'âge de cinq ans il perdit, par traitrise, son père, expert réputé en archerie au service du daimyô Nitta Yoshisada (1301-1338), fervent supporter de la dynastie légitime. Le jeune Yoshimoto, caché par sa nourrice, trouva refuge dans la province de Bushû (environs de Tôkyô).


A l'âge de sept ans, il devint le disciple de "Yugyô-shônin", le "Sage itinérant", autrement dit Ippen-shônin, abbé du temple Shôjôkô-ji à Fujisawa, département de Kanagawa et prit le nom de Nen Ami. Poussé par l'idée de venger son père, il s'appliqua à la pratique du kenjutsu et de la stratégie.

A l'âge de dix ans, au fameux temple Kurama-dera situé à l'extérieur de Kyôto (là où fut aussi éduqué Yoshitsune, le célèbre héros du Moyen-Âge japonais), un hermite l'initia à des techniques mystérieuses. Il excella dans la pratique et à l'âge de seize ans, il reçut au temple zen Rinzai Jufuku-ji à Kamakura une transmission martiale secrète. En outre, au nord de Kyûshû au temple Anraku-ji de la ville de Chikushino, il poursuivit inlassablement sa pratique, l'appronfondissant sans cesse.

A l'âge de dix-huit ans, ayant maîtrisé les arts, Il retourna alors secrètement à Ôshû, prit le nom de Sôma Shirô Yoshimoto et vengea son père. Après avoir porté le deuil pendant trois ans, il se fit de nouveau moine, s'engagea dans la "voie de la méditation", changea son nom en celui de Jion Nen 慈恩念 et fit le tour des provinces du Japon en enseignant la "Loi du sabre" kenpô 剣法.

Puis, il est rapporté qu'à l'âge de 58 ans (1408), dans l'ancienne province de Shinano (actuel département de Nagano), il construisit dans la commune de Namiai, arrondissement de Ina, un temple dédié à Marishiten 摩利支天 (divinité de la guerre et de la victoire, protectrice des quatres mondes bouddhiques), prit le nom de Nen Dai Oshô "le moine (très vénérable) Nen", s'astreint à pénêtrer, par une ascèse rigoureuse, les mystères de la pratique et créa Nen-ryû. La date exacte de sa mort n'est pas connue mais il est dit qu'il vécut plus de 80 ans. A la fin de sa vie, il construisit à Namiai le temple Chôfuku-ji.




Tombe de Jion à Namiai.













Stèles commémoratives de Isshin-ryû à Namiai.



























"Pierre à Zazen" (mont Nenryû) sur laquelle médita Jion Nen Oshô.
























Kaminoda sensei devant le petit oratoire dédié à Marishiten au sommet du mont Nenryûzan où Jion aurait pratiqué maintes ascèses.






lundi 24 août 2009

Oshinkan aux journées "L'instant Japon"



Du 15 au 17 mai 2009 se sont déroulées à l'Hotel Dieu à Toulouse trois journées événementielles consacrées à la Culture et aux Arts Japonais. Le dôjô Oshinkan y a participé en tenant un stand et en organisant deux démonstrations de 20 minutes, la première centrée sur la tradition martiale Tenshin Bukō-ryū Heihō (tradition de hallebarde), la deuxième sur la tradition martiale Tatsumi-ryû (tradition complète d'armes).










dimanche 15 mars 2009

Shugendo, bouddhisme et arts martiaux traditionnels


Shugendô, bouddhisme et arts martiaux traditionnels

par Pierre Simon Iwao


Poussé par le désir d’acquérir plus de méthodologie afin de mieux ordonner et approfondir ma connaissance des cultures de l’Asie, spécialement de l’Inde et du Japon, et ce faisant renouveler mon regard en le confrontant à des points de vue qui, sans être différents sur le fond, auraient la qualité d’être émis par des spécialistes universitaires, j’ai entrepris depuis octobre 2002, à soixante ans révolus, des études universitaires. Pratiquant le Yoga et les arts martiaux traditionnels japonais depuis plus de quarante ans, le fait religieux en général m’intéressait particulièrement.

Recherchant un domaine d’étude sortant du pur domaine livresque, le shugendô, 修験道, « voie (de l’acquisition) des pouvoirs par l’ascèse »(1) , dont « les origines remontent à celles de la civilisation du Japon »(1) , courant particulier du fait religieux japonais, avec sa pratique ascétique de marche ritualisée dans les montagnes se perpétuant encore de nos jours, me semblait être un terrain de recherche idéal, car une bonne partie de mon travail se déroulerait en extérieur ou du moins serait mené en référence à un « extérieur en montagne » et à un engagement du corps.

Ces deux éléments me convenaient parfaitement. Le second, du fait de mes longues années de pratique dans des domaines où le corps, souvent poussé dans ses derniers retranchements, jouait un rôle important, souvent décisif ; quant au premier élément, l’ «extérieur en montagne », il répondait à une réflexion qui m’est souvent venue à l’esprit et correspond à un reproche que je fais aux pratiques martiales qui, de nos jours, se déroulent presque exclusivement en intérieur, dans un dôjô 道場, « lieu où l’on pratique la Voie » , au sol égal et coupé du monde environnant : ne pourrait-on développer, cultiver d’une manière plus intéressante chez un pratiquant l’équanimité du cœur et les qualités physiques, mentales et spirituelles nécessaires pour qu’il agisse en tant que modèle pour le reste de la société, au travers d’entraînements rigoureux où il serait en plus confronté à la rudesse des intempéries et du climat et aux imprévus et pièges d’un terrain en extérieur ? Les tests de ces difficultés dépassées lui conférant ainsi une autorité véritable pour jouer ce rôle exemplaire.

Que les yamabushi 山伏, ascètes du shugendô « couchant dans les montagnes », nomment leurs gyôba 行場, « lieux de pratique », du même terme dôjô 道場 que celui utilisé par les membres des traditions martiales ne pouvait qu’éveiller ma curiosité et raviver mes souvenirs : en effet, lorsqu’en 1985 maître Saitô Satoshi 斎藤聡 , chef de la tradition martiale Negishi-ryû 根岸流 , m’accepta comme disciple lors de mon premier séjour de huit ans, il me fit au cours des nombreuses entrevues qui suivirent, -et qui se poursuivent encore de nos jours-, un long historique sur l’art du shuriken 手裏剣, « lame de lancer » , « (petit) sabre (caché) dans la main », spécialité de cette tradition. De formes, tailles, poids et modes de lancer variés (photographies en fin d'article), ces armes de jet, révélées au grand public par les films vantant les exploits des ninja 忍者 ( « espions » de l’âge classique) et très connues des jeunes générations et des fervents des arts martiaux, peuvent se ranger en deux catégories quant à leur aspect : celles qui ont une forme d’étoile shaken 車剣, « lame, sabre circulaire », à trois, quatre, six ou huit branches très saillantes et aiguisées. Les autres shuriken, de forme allongée et de section ronde ou octogonale, tels des stylets, lames, aiguilles, clous, à une ou deux extrémités aiguisées sont généralement appelés harishuriken 針手裏剣 , ou bôshuriken 棒手裏剣. Ces deux catégories d’armes de jet ont pour origine des armes de l’Inde ancienne : pour les shaken circulaires, ce serait la « roue », sharin 車輪 ou rinbô 輪宝, (skrt cakra), attribut (jibutsu 持物) du prince mythique parfait (jap. tenrinjôô 転輪聖王, cakravarti râja (skrt) le « maître de la roue » , souverain de l’univers, « le Parangon des Princes, dont le Buddha constitue la réplique spirituelle »(2). Quant aux shuriken de forme allongée, l’origine viendrait du vajra, le « foudre », la « massue de jet» d’Indra, roi des dieux du panthéon indien, grand roi guerrier combattant, allant « au devant des Puissances Hostiles tenant son arme, le vajra, dans la main droite »(2) . Ce vajra, jap. kongô 金剛, « diamant », apparaît dans la littérature védique en de nombreux hymnes consacrés à Indra, le Porte-Foudre. Ainsi la roue et le foudre, à l’origine armes anciennes et symboles du pouvoir, devenus attributs des sculptures des bodhisattva du bouddhisme ésotérique du Mahayana en particulier, ont pénétré au Japon avec l’iconographie bouddhique et y ont été ressuscités sous forme d’armes : les yamabushi, ceux du bouddhisme ésotérique Shingon en particulier, portaient sur eux cette sorte de roue de la loi ainsi que le shaken de même forme. En outre le tokko ou tokkosho, jap. 独鈷, 独鈷杵, vajra à une pointe aiguisée à chaque extrémité, qui est aussi un attribut de Buddha, suggère indirectement un shuriken allongé à deux extrémités tranchantes (voir les photographies en fin d'article), ce qui donne à réfléchir sur la relation existant entre d’une part la Roue de la Loi et le vajra bouddhiques et d’autre part les différentes formes de shuriken.

De plus, les bushi 武士, guerriers de l’âge classique, personnes très religieuses, superstitieuses pourrait-on même dire, étaient (comme le sont les yamabushi modernes cherchant dans leurs exercices ascétiques une réponse avant tout pratique à leurs problèmes quotidiens) à la recherche d’un résultat concret, tel que faveurs et protections divines. Et ils trouvaient tout ceci dans l’ésotérisme du mikkyô 密教, « enseignement ésotérique » dont ils utilisaient le symbolisme pour invoquer et actualiser l’ « efficace » des différentes entités du panthéon bouddhique spécialement connectées au monde martial: sur leurs armes, armures et différentes parties de leur équipement, étaient gravés ou dessinés des bonji 梵字 (caractères sanscrits modifiés, utilisés comme signes ou paroles magiques pour invoquer le pouvoir des divinités), des étoiles et constellations ayant des qualités martiales ésotériques, des vajra (symbole cosmique de l’unité auquel s’ajoute au plan martial le concept de protection et de dissimulation), des ken 剣, (épée droite à double tranchant à poignée en forme de vajra), dont les lames étaient souvent chevauchées par des dragons, ryû 龍.L’ensemble de ces symboles pouvait être combiné pour s’assurer d’un effet maximum quant à l’efficace recherché.
Le dernier élément expliquant mon intérêt pour les yamabushi, appelés aussi shugenja 修験者, « ceux qui recherchent les pouvoirs par l’ascèse », tenait à leur activités martiales importantes, spécialement pendant les périodes Kamakura (鎌倉時代, 1192- 1333) et Muromachi (室町時代, 1392-1490) : ils y exerçaient entre autre les fonctions de messagers et d’espions, du fait de leur connaissance parfaite des chemins de montagnes, de leur vie errante parmi une population locale sédentaire et surveillée, et de leur lien connu avec les fameuses traditions martiales ninja Kôga-ryû 甲賀流, Iga-ryû 伊賀流 , spécialisées dans l’infiltration et l’espionnage. De plus, avant les combats, il leur était demandé d’exécuter des rites de protection en faveur des chevaux, des armes et des armures et d’autres destinés à juguler les forces ennemies. Rappelons aussi que, du XIIe au XVIe siècle, de nombreux groupes de yamabushi armés et connus pour leur valeur martiale , tels ceux de Yoshino, de Katsuragi et de Kumano, ont soutenus les différentes factions politiques qui luttaient pour le pouvoir.

A cela s’ajoute le fait que j’ai pu voir et étudier, chez Saitô sensei, plusieurs denshô 伝承, « traditions », transcriptions largement occultes - et comportant parfois des dessins - d’informations cryptées concernant les arcanes, tant techniques que conceptuels, de différentes traditions martiales. Ces denshô, écrits de transmission martiale, se présentent sous la forme de makimono 巻物 , « rouleaux » de transmission martiale ou de livret à page repliable. À les regarder (photographies page 9), on comprend bien que des liens existaient entre les yamabushi, le bouddhisme ésotérique et le monde des guerriers japonais.

Aussi quand ma directrice de recherche, Anne Bouchy, directrice d’étude à l’Ecole Française d’Extrême Orient EFEO, me suggéra, comme terrain d’étude en vue du diplôme de l’EHESS , de collectionner des faits sur le mine iri 峰入, l’« entrée dans la montagne » des monts Katsuragi au Japon, j’acceptai évidemment avec plaisir : l’étude de cette ascèse ancestrale, encore effectuée de nos jours par différents groupes de yamabushi, me permettrait d’approcher un champ d’étude qui rejoignait certains de mes intérêts au plan personnel et professionnel tout en me préservant un espace de liberté, que je n’aurais sûrement pas pu avoir si j’avais choisi de « faire du terrain » dans mon domaine professionnel, les arts martiaux traditionnels japonais. Appartenir à un ou plusieurs « courant de transmission », ryûha 流派, signifie que le membre d’une telle tradition a l’obligation morale d’envisager ses actes uniquement dans l’optique choisie par sa tradition, sans obéir à un quelconque désir de bénéfice ou intérêt personnels qui risqueraient de mettre en danger l’identité du groupe.

Ce terrain consacré aux pratiques modernes des yamabushi me permettait, tout en restant lié à mon passé, d’éviter les problèmes et écueils que je viens de soulever et m’offrait un large champ d’expérimentations nouvelles, garant du dépaysement intellectuel que je recherchais.


Pierre Simon Iwao a obtenu en juin 2008 le Diplôme de l’EHESS et prépare actuellement un Master 2 en anthropologie sociale et historique sur la notion de shugyô  (« ascèse ») telle qu’elle est vue et vécue dans le shugendô contemporain.




Figure 1: shuriken de la collection de Saitô Satoshi sensei
- photo Pierre Simon









Figure 2 : en haut, dharmachakra (« Roue de la Loi »).
Au milieu, tokkosho (« vajra à une pointe »).
En bas, karmavajra (« foudre de l’acte »), vajra entrecroisé considéré aussi comme une roue.Collection de Saitô sensei – photo P.Simon








Figure 3 : extrait du "hagunsei no maki", rouleau de transmission d’enseignement ésotérique shingon concernant les constellations, les divinités correspondantes et les formules incantatoires destinées à écraser les troupes ennemies. (collection Saitô sensei - photo P.Simon)








Figure 4 : extrait du makimono de la tradition "musôjûen-ryû" 無雙柔圓流 (collection Saitô sensei - photo P.Simon)

lundi 20 octobre 2008

Petit glossaire pour l'article suivant


-->
ayagasa 綾笠, ou aya.igasa 綾藺笠 - chapeau de forme conique aplati, en lattes fines de cyprès ou en jonc tressé, protégeant des ardeurs du soleil ou des intempéries
dôjô 道場 - « lieu où l’on pratique la Voie », lieu originel de pratique de la Voie bouddhique et, par extension, des arts martiaux.
gyôja- ascète – adepte pratiquant le gyô, le shugyô.
hora 法螺, horagai 法螺貝 - conque marine à embout métallique, à fonction pratique de signalement (utilisée lors des entrées en montagne (signal de positionnement, d’arrêt, de départ, de danger, etc) ou rituelle (rythme les rituels et y symbolise la voix de Buddha et son enseignement, les trois plans sankai 三界 (le son puissant qu’elle produit aide le gyôja à s’éveiller des mondes du désir yokukai 欲界, de la forme shikikai 色界 et de la non forme mushikikai 無色界) et les six voies ropparamitsu 六波羅蜜 que l’on parcourt pour atteindre l’illumination).
karate - ensemble de différents systèmes modernes de combat « corps à corps » à main nue, insistant sur l’aspect « self-défense », compétition sportive ou réalisation spirituelle
kimono 着物 - habit, vêtement, costume.
Mont Ontake - situé à 100 kms au nord-est de Nagoya, à la frontière du département de Nagano et de celui de Gifu
Monts Hakone – département de Kanagawa.
Monts Katsuragi 葛城山 - cette chaîne de montagne, s’étendant sur 80 kms à vol d’oiseau, se situe au nord de la région de Kinki et forme une frontière naturelle entre la circonscription urbaine d’Ôsaka et les préfectures de Wakayama et de Nara.
shugen 修験 - adepte du shugendô – autre appellation de ce courant religieux.
shugendô 修験道 - voie () (de l’acquisition) des pouvoirs ou de l’ « efficace » (gen) par l’ascèse (shu) ».
yamabushi 山伏 - « ceux qui couchent dans les montagnes », adeptes du shugendô